Un prof drogue dans chaque école : une mauvaise idée

Lorsqu’il était Ministre de l’Intérieur, Monsieur Johan Vande Lanotte a lancé l’idée de placer au sein de chaque école un prof “drogues”. Celui-ci aurait constitué l’interlocuteur unique de toutes les questions en lien avec cette thématique, tant du côté des autorités et des responsables (direction, autres enseignants, bourgmestre…) que du côté des élèves.

Outre le fait que ce poste aurait bénéficié d’un financement de la part du Ministère de l’Intérieur, ce projet soulevait beaucoup de questions. Si nous faisons référence encore aujourd’hui à un projet aussi ancien, c’est parce qu’il est exemplatif d’une volonté malheureusement toujours actuelle de remplacer les préoccupations éducatives et culturelles par des préoccupations sécuritaires.

Nous pensons que “placer” au sein de l’école une personne supposée “spécialiste” des questions “drogues” est une démarche inverse de ce qui est actuellement et depuis de nombreuses années promu par les professionnels de la prévention des toxicomanies. En effet, ce n’est pas la “drogue” qui cause les problèmes mais les problèmes qui font les consommations

Nous défendons en effet le concept d’”aspécificité” selon lequel nous pensons qu’il n’y a aucune méthode, stratégie, parole ou attitude particulière, qui serait adéquate à tous les coups, pour aborder une question ou un problème de drogue. Les interventions se font toujours sur base d’une connaissance et d’une expérience des enjeux relationnels et éducatifs de chaque situation, que la drogue soit présente ou non. Autrement dit, ce qui fait la spécificité des interventions, ce n’est pas la thématique que l’observateur vient pointer comme étant ” le problème ” : la drogue, la violence, la fugue ou le chagrin amoureux, mais bien la particularité de chaque contexte et de chaque personne en cause.

Les mieux placés pour “faire de la prévention” ne sont donc pas les spécialistes (que ceux-ci soient internes ou externes à l’école), mais bien ceux qui partagent le quotidien des jeunes. En effet, ce mode de prévention ne met pas en place des savoirs et des techniques particulières, elle prend naissance et se nourrit essentiellement des savoirs et des pratiques déjà existants.

Cette façon d’aborder le problème permet de ne pas focaliser l’attention sur le produit mais d’ouvrir un échange sur les motifs et les intentions qui précèdent une utilisation éventuelle. Ces motifs et intentions ne sont pas, rappelons-le, spécifiques à la thématique drogue. Les mêmes motifs peuvent donner lieu à d’autres types de conduites, problématiques ou non.

Désigner spécialement un enseignant pour traiter les questions et les problèmes “drogue” stigmatise encore bien davantage la drogue comme étant LE problème. Cela renforce la peur de la drogue et donc les réflexes émotionnels des éducateurs au sens large, la panique n’ayant jamais poussé à la réflexion. Parallèlement, pour le consommateur, cela comporte le danger de couper l’ouverture au dialogue et l’accès (déjà difficile) aux éléments qui conditionnent cette consommation : difficultés relationnelles chez le jeune, ambiance institutionnelle tendue, confusion des rôles, absence de positionnement des adultes par rapport à cette thématique…

De surcroît, la désignation de cet enseignant risque de provoquer une “déresponsabilisation” des autres travailleurs de l’école. Si quelqu’un est chargé de s’occuper des questions drogue, pourquoi y réfléchirait-on soi-même?

Ceci va, une fois de plus, à l’inverse des logiques actuellement promues qui définissent la prévention comme un mouvement qui implique divers travailleurs désireux de réfléchir ensemble, en tant que collectif, à une réalité qui concerne l’école.

Quant à l’élève, s’il est vrai qu’on parle à celui en qui on a confiance, il faut préciser ce qui rend cette confiance possible.

À cet égard, avançons quelques remarques :

D’abord, il est utile de souligner que la confiance ne se décide pas d’un lieu extérieur aux personnes engagées ou supposées s’engager dans la relation. On ne peut présenter un enseignant en disant : voici celui en qui vous aurez confiance ! Voici celui à qui vous devez parler ! On choisit celui à qui on parle, et il n’est pas toujours possible de savoir pourquoi tel ou tel enseignant attire plus les confidences qu’un autre. Il est un fait que ce rôle est souvent occupé par plusieurs personnes au sein d’un collectif et que cette pluralité permet que tout ne repose pas sur les épaules d’une seule personne !

Ensuite, si le professeur est identifié comme “s’occupant de problèmes de drogues” (ce qui est, nous le répétons, tout à fait différent d’être vu comme “quelqu’un à qui on peut parler”), l’élève qui ira le trouver sera évidemment repéré comme “ayant un problème de drogues”, tant par le personnel scolaire que par ses condisciples.

Rappelons les difficultés qu’ont les éducateurs à dialoguer sur ces questions; les élèves ne viennent que rarement se confier aux adultes ou, plus précisément, ne viennent pas parler directement de cela. De nombreuses raisons motivent ce silence. Les principales, selon nous, résident dans le fait que les élèves n’ignorent pas la confusion qui règne chez les adultes à propos de l’attitude à adopter en cette matière. Ils sont également conscients que, souvent, ce qui prévaut dans le chef des adultes est la peur et que cette dernière empêche souvent un abord serein.

Enfin, il faut également s’interroger sur le dialogue qui peut exister avec les élèves quand ce dialogue est la plupart du temps difficile, voire impossible, entre les adultes eux-mêmes. La mesure proposée est aussi pour cette raison, non pertinente. La prévention commence par l’ouverture et la mise en place d’une réflexion et d’un dialogue entre les adultes. C’est à eux d’abord de réfléchir, clarifier, se positionner sur les difficiles questions que soulève la problématique drogue dans l’école, par exemple via le règlement d’ordre intérieur ou encore le projet pédagogique de l’établissement.
Enfin, dans cette hyperspécialisation des conduites adolescentes (un spécialiste par problème rencontré) et ce découpage frénétique de l’individu (son usage de drogue, son rapport à l’école, son rapport au sexe opposé, son manque de ponctualité, etc.), l’école va devoir gérer et coordonner les agitations préventives et curatives de Monsieur Drogues, Madame Sexualité, Monsieur Capote, Madame Violence verbale, Monsieur Agressions physiques, Madame Chahut, Monsieur Propreté, Madame Antitabac, etc.

En conclusion, si elle avait été appliquée, cette mesure aurait rendu encore plus difficile la gestion des situations tant en termes de prévention que d’intervention. En cela, elle ne constitue en rien un progrès.