Crise des opiacés : où en est-on en Europe ?

Crise des opiacés : où en est-on en Europe ?

FentanylDepuis plusieurs années déjà, l’Amérique du Nord fait face à une augmentation alarmante de consommation, de dépendance et de décès liés au Fentanyl (opiacé). Plusieurs années de crise économique et de prescriptions abusives de certains médicaments antidouleurs dont les risques de dépendance ont été sous-estimés sont vraisemblablement la cause de ce constat inquiétant. Aux États-Unis, rien qu’en 2016, plus de 60 000 personnes sont décédées des suites d’une consommation problématique d’opiacés [1]. Conséquence de cette « épidémie », l’espérance de vie a diminué deux années de suite aux États-Unis [2].

L’intervention de Lies Germeaux, responsable du Point Focal belge de l’OFDT, lors de la journée d’étude Drugs in Brussels nous permet de faire le point sur la situation en Europe [3]. Si nous sommes encore bien loin de la situation américaine, le nombre officiel de morts par surdose frôlait 8500 en 2015, dont près de 3500 issus du Royaume Uni. Ce chiffre pourrait malgré tout être en dessous de la réalité, puisque tous les pays et régions n’utilisent pas la même méthodologie pour les comptabiliser, ou ne disposent pas de données récentes. Et puisque c’est précisément le cas de la Belgique, peut-on se fier au chiffre nous plaçant sous la moyenne européenne de 20 décès pour un million d’habitants ?

Toutefois, il est possible de voir émerger quelques tendances, notamment l’augmentation de la présence d’opiacés, impliqués dans en moyenne 80 % des décès liés à une consommation de drogue.  D’autant plus que depuis 2012, la présence d’opioïdes, dérivés synthétiques des opiacés, ne cesse de grandir en Europe. Après une première notification de présence en 2009, ces nouvelles substances sont de plus en plus signalées, jusqu’à un pic de 13 notifications l’année dernière.

Parmi ces produits, ce sont les Fentanyls qui inquiètent particulièrement [4]. Beaucoup plus fortement concentrés que d’autres produits, le principal problème avec ce qui était au départ un médicament administré à très faible dose, est qu’il se retrouve mélangé à de nombreuses autres substances sans que les usagers en soient forcément conscients. Or, la dépendance et la sensation de manque se font sentir beaucoup plus rapidement avec le Fentanyl qu’avec l’héroïne. La dose fatale est aussi beaucoup plus rapidement atteinte. En Belgique, cinq morts sont liées à un surdosage de Fentanyl en 2017. Avant 2015 il n’y en avait aucune. En Angleterre, ces opioïdes ont entrainé 58 décès en 2016.

Plusieurs solutions existent afin de faire face au mieux à cette augmentation de la présence d’opiacés en Europe. Tout d’abord, il est évident qu’il faut mettre le consommateur au centre des préoccupations, tant leurs profils, les produits et les réactions à ceux-ci sont divers et varient en fonction du contexte.  Actuellement, tous les pays d’Europe disposent d’un programme de substitution aux opiacés, mais très rares sont ceux où l’on trouve des salles de consommation à moindres risques, présentes en grand nombre aux Pays-Bas, en Allemagne et en Suisse. Elles sont en ce moment au cœur du débat en Belgique, puisque certaines grandes villes sont prêtes à les mettre en place, mais que la majorité politique actuelle refuse d’en entendre parler.

Sur les 30 pays représentés dans l’étude, neuf disposent d’un programme de distribution de Naloxone, cet antidote aux effets antagonistes de ceux des opiacés. En effet, ces derniers pris en surdose peuvent provoquer des dépressions respiratoires, des effets que peut annuler la Naloxone. Un programme de distribution et de formation à la Naloxone permettrait à des professionnels, consommateurs ou proches d’intervenir directement en cas de problème et donc de sauver des vies en maintenant les personnes jusqu’à l’arrivée des secours. En Belgique, un programme de distribution avait été mis en place à Anvers par le passé, mais il a depuis été arrêté. Aujourd’hui, il est possible de se procurer de la Naloxone sur prescription en pharmacie, ce qui ne semble pas suffisant. De plus, ce produit n’est disponible qu’en version injectable. Il est urgent que la Belgique change sa politique en la matière en donnant accès en vente libre à la version en spray.

Enfin, puisque certains produits sont mélangés avec d’autres, le rôle des lieux de testing comme Modus Fiesta et des systèmes d’alertes précoces est central afin que les usagers puissent être sûrs de ce qu’ils consomment et ainsi risquer moins de complications. Si l’Europe semble pour l’instant relativement épargnée par la crise des opiacés, il n’est pas impossible qu’elle finisse par nous rattraper au vu du nombre de surdoses dans lequel ces substances sont impliquées aujourd’hui. Pour tenter de prévenir, et s’il le faut un jour aborder ce phénomène en subissant le moins de perte possible, il est plus que jamais essentiel de miser sur la réduction des risques.

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[1] Overdoses d’opiacés : une « urgence de santé publique » nationale aux Etats-Unis /  Corine Lesnes. Le Monde, 2017.

[2] Crise des opioïdes aux Etats-Unis: la France est-elle concernée? / Florian Delorme, Pauline Chanu et Léa Mormin-Chauvac. France Culture, 2017.

[3] Le cas particulier de l’augmentation des overdoses aux opiacés : l’intérêt, voire l’obligation de s’inquiéter ? / Lies Gremeaux. Drugs in Brussels, 2018.

[4] How Fentanyl Took Hold of Britain’s Drug Users / James Nolan. Vice, 2018.

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