L’alcool au JT de RTL-TVi

Alcool honni versus alcool adoré (avec vidéos)

Dimanche 25 avril 2010, à 19 heures, c’est l’heure du JT le plus regardé de la semaine sur RTL-TVI. Il est exactement 19h 19’36’’ lorsque la présentatrice lance un premier sujet relatif à l’alcool : la consommation d’alcool chez les jeunes. À sa suite, un autre reportage qui traite quant à lui de la journée portes ouvertes de certaines brasseries de Belgique. Chacun des reportages dure 2 minutes.

Nous nous proposons d’analyser chacun des reportages ainsi que leur succession. Le traitement de ces sujets reflète à nos yeux un double discours qu’il est important de mettre en lumière car il est un bon exemple de l’ambiguïté du traitement journalistique en général autour du thème de l’alcool.

Premier reportage : enquête du CRIOC sur la consommation d’alcool chez les jeunes

19h 19’36’’ : la présentatrice du JT nous annonce l’air grave « On revient sur terre  avec ce constat inquiétant observé par le CRIOC : deux tiers des jeunes de 10 à 17 ans ont déjà bu de l’alcool ». Ensuite, une voix-off ouvre la séquence : « Fin des cours, une terrasse, du soleil, des amis et quelques verres pour se détendre. Un premier verre qui tombe tôt… de plus en plus tôt.». En illustration, une terrasse de café bondée de jeunes sous un soleil radieux.

Ainsi, en tant que spectateur, il m’est donné à comprendre à ce stade-ci que s’il y a des amis et du soleil, les jeunes (tous en général) vont à la terrasse d’un café boire des bières à la fin des cours. Remarquons aussi que les jeunes que l’on voit attablés devant leur bière ne semblent pas du tout représentatifs de jeunes entre 10 et 17 ans mais il s’agit plutôt de jeunes d’au moins 17 ans voire plus ! Le choix de cette illustration est donc interpellant car il ne correspond pas au sujet annoncé : la consommation d’alcool chez les jeunes entre 17… et 10 ans ! Par ailleurs, comment comprendre les mots du journaliste “un premier verre qui tombe tôt… de plus en plus tôt” : les jeunes boivent-ils de plus en plus jeunes, ou se mettent-ils à boire de plus en plus tôt dans la journée ? À nos yeux, le discours journalistique entretient la confusion avec le bout de phrase “fin des cours”… Et les images de jeunes buvant de l’alcool se succèdent dans le reportage…

Le reportage enchaîne ensuite avec l’interview de deux garçons (qui semblent à nouveau âgés de plus de 17 ans) attablés avec leurs amis face à plusieurs verres de bière servis dans un mètre (plateau d’un mètre de long rempli de bières).  Le choix des journalistes n’est évidemment pas innocent : ces jeunes ont manifestement envie de boire un certain nombre de bières. C’est cette représentation choc (car elle représente une grande consommation) qui est sélectionnée pour illustrer la consommation des jeunes en général !

À la question supposée (car on ne l’entend pas) « À quel âge avez-vous, pour la première fois, bu de l’alcool ? », nos deux gaillards répondent. C’est à ce moment que toute l’ambiguïté de la question apparaît : boire de l’alcool pour la première fois, ça veut dire goûter une gorgée ? Boire avec l’intention de ressentir les effets de l’alcool ? En effet, le garçon commence sa réponse par « ça devait être en 2e ou 3e rénové », mais se ravise ensuite avec « ou même à sa communion, plutôt le petit verre de vin… Normal, quoi. ». Il reprend en effet un stéréotype avec lequel il ne répond pas pour lui, mais bien pour tout le monde en insistant sur le fait que c’est intégré dans notre société, que c’est « normal, quoi ! ». Mais, au vu du sujet de notre reportage, ce petit « normal, quoi ! » peut être interprété par « Ah, vous voyez ! En plus de boire jeune, il trouve ça normal ». En ce qui concerne le second garçon, lui non plus n’a pas consommé de l’alcool à 10 ans mais vers « 14/15 ans ».

Ensuite, la voix-off reprend les chiffres qui apparaissent à l’écran : « Premier verre, en moyenne, 11 ans et 5 mois. Premier contact : du vin, et en général, c’est le papa qui offre le premier verre d’alcool à la maison. Mais, de plus en plus, c’est entre amis que cela se passe ». Par ce commentaire, le journaliste nuance un peu la responsabilité des jeunes en évoquant le cadre familial… Mais seulement pour quelques secondes. D’ailleurs, nous pouvons entendre clairement que la voix-off appuie le mot « amis » qui est illustré avec des ados qui boivent (encore et encore) une bière au café.

C’est alors que le reportage fait entrer un expert en scène : un extrait d’une interview de M. Pinto, chef de clinique, qui dit : « De plus en plus de jeunes découvrent et s’adonnent à la consommation d’alcool en groupe, de manière à consommer vite, beaucoup, et dans le but réellement d’atteindre l’ivresse aussi vite que possible. ». Il est intéressant de revenir un instant sur l’emploi du verbe « s’adonner », qui n’est pas un choix sans implications. En effet, si l’on ouvre un dictionnaire, voici la définition que l’on trouve : s’adonner veut dire « s’appliquer avec constance à quelque chose ». En plus, cet expert n’a rien à voir avec l’étude du CRIOC, il ne commente absolument pas les chiffres. On pourrait même se poser la question de savoir s’il a été interrogé dans le cadre de ce reportage ou si l’extrait ne provient pas des archives… Quoiqu’il en soit, on peut supposer que sa vision est influencée par sa position en tant que responsable de clinique confronté aux dégâts des consommations les plus extrêmes. Le placement de cette séquence permet aux journalistes d’adopter un ton alarmiste et de poursuivre avec « la fameuse perte de mémoire causée par l’alcool, 41 % des jeunes l’ont déjà connue… Presque un jeune sur deux ! » .

Peu après, on nous montre une autre séquence avec M. Pinto. Ce dernier nous dit que « [les alcopops,] ce sont des produits faciles à boire, qui masquent le goût de l’alcool. Donc il y a là clairement de la part de cette industrie de l’alcool une volonté d’occuper un segment de marché, et de préparer finalement ces jeunes à une consommation future, qui passerait par d’autres alcools par la suite. ». Ces propos sont, eux aussi, relativement inquiétants. Toutefois, pour la première fois depuis le début du reportage, la responsabilité de l’industrie de l’alcool est mentionnée. Cela ne dure qu’un bref instant. Le reportage se termine sur ces mots, responsabilisant directement vers les parents  : « Les parents de 86 % des jeunes savent que leurs enfants boivent de l’alcool. Trois parents sur quatre acceptent cette consommation. ». Mais qu’est-ce que les parents acceptent ? Le reportage ne nous le dit pas. D’ailleurs, « accepter » peut être interprété de différentes façons : on accepte parce qu’on est forcé d’accepter ; on accepte, mais cela n’empêche sans doute pas que l’on soit inquiet et que l’on mette en place des limites ; on accepte parce qu’on ne sait pas qu’il y a quelque chose d’inquiétant… ? En tout cas, le téléspectateur a compris que la consommation des jeunes de 10 à 17 ans est inquiétante. Le fait que « 3 parents sur 4 acceptent », cela rend le phénomène encore plus inquiétant.

Ainsi, l’analyse du déroulement de ce reportage nous permet de souligner deux éléments : en premier lieu, les journalistes utilisent un ton alarmiste et les jeunes sont clairement considérés comme la principale source du problème, tandis que le secteur des alcooliers (mis à l’honneur par après) est largement épargné. La fin du reportage est particulièrement ambiguë et il ressort de l’entièreté de ce reportage une inquiétude confuse. En effet, on ne comprend plus ce qui est inquiétant : l’âge du premier verre, la fameuse perte de mémoire, la consommation des jeunes, les propos du médecin, l’acceptation des parents ou tout cela à la fois ? Dans ce reportage, RTL-TVI inquiète les gens, mais est loin de tenir un discours clair et univoque.

Il est interpellant de constater que les reportages du JT ne font pas exception au traitement médiatique des thèmes liés aux drogues en général : le problème vient des jeunes qui consomment toujours beaucoup trop. Voici, en gros, le message qui nous est transmis par les médias. Le JT utilise une « ficelle médiatique » qui marche pour racoler le public adulte : indiquer aux adultes que l’insécurité, le danger, les soucis et les inquiétudes sont la faute des jeunes… Mais les questions fondamentales quant à la consommation de ces jeunes ne sont jamais abordées ! Le journaliste balaye cette question en deux mots « et quelques verres pour se détendre. Mais se détendre de quoi et pourquoi ? Mystère… Un tel discours empêche la recherche des motivations et des causes profondes des comportements. Il s’agit évidemment pour les médias d’éviter toute remise en question des « valeurs » de notre société de… consommation. En effet, les médias dominants recherchent avant tout à procurer de l’audience à des annonceurs et ils y arrivent, entre autres, grâce à des émotions fortes (comme la peur et l’inquiétude) qui captent les téléspectateurs.
Et c’est alors que le journal de RTL-TVI enchaîne sur la mise à l’honneur des brasseries !

Second reportage : la journée portes-ouvertes de quelques brasseries

19h 21’38’’ : retour sur le plateau. La présentatrice lance ainsi le reportage : « La bière, mise à l’honneur ce week-end, est donc à boire avec modération. Au total, 24 brasseries ouvraient leurs portes au public. L’occasion de découvrir un savoir-faire ancestral. » Les journalistes nous emmènent alors près de Mons faire la visite d’une brasserie « traditionnelle ». Nous allons faire une analyse des champs lexicaux utilisés par la voix–off tout au long de ce reportage. Lors de la dégustation à la fin de la visite de la brasserie, nous reviendrons plus précisément sur quelques séquences.

Les champs lexicaux relatifs à la tradition et ce qu’elle a de positif en terme de qualité et de compétence sont omniprésents : «un savoir-faire ancestral », « un breuvage qui fait la fierté des Belges », « conter l’histoire séculaire de l’une des plus ancienne brasserie artisanale de Belgique », « un produit brassé avec savoir », « déguster » (qui revient plusieurs fois).
En outre, la publicité s’invite au JT de RTL-TVI : le journaliste nous précise en effet que « 20 % de la bière produite ici est exportée. Et la Saint-Feuillen sera l’une des ambassadrices de la Belgique à l’exposition universelle de Shanghai. Raison de plus pour inciter les Belges à mieux connaître les produits qui font la fierté du pays ». Quelques instants plus tard, c’est au tour de l’administratrice déléguée de la brasserie de faire de la publicité : « Nous souhaitons vivement retrouver le public belge, (…), qui ignore parfois le savoir-faire (c’est-à-dire la bière) du brasseur ». Le nom de la bière est cité, le terme « inciter » fait référence au registre publicitaire, mais ce qui est paradoxal, ce sont les mots (du journaliste !) : « Raison de plus ». On reste en effet perplexe quant aux raisons supplémentaires pour inciter à consommer de l’alcool alors que le reportage précédent jouait sur le registre de l’inquiétude. Enfin, les images qui suivent ces commentaires mettent en scène des personnes adultes et âgées (encore une fois, on rappelle la tradition) qui boivent une bière à la fin de la visite de la brasserie. RTL insiste ici sur le côté convivial de la consommation d’alcool. Mais ce que le journaliste ne nous dit pas, c’est qu’après la visite – gratuite –, une dégustation était prévue – tout aussi gratuite ! L’effet de ce « silence », c’est que le reportage tend à faire croire aux téléspectateurs qu’à la fin de la visite, le public a eu envie d’acheter une Saint-Feuillen, alors qu’il la reçoit gratuitement. La nuance est de taille.

Le reportage se poursuit sur un gros plan d’un verre de bière dans la main d’une dame qui le porte à ses lèvres. Le commentaire du journaliste est élogieux : « Et un produit brassé avec savoir se déguste tout en souplesse. ». Cette phrase n’a aucun sens littéral, elle est incompréhensible mais connotée positivement. En effet, la souplesse est positive par rapport à la rigidité, c’est la souplesse pour relâcher la bride. Le journaliste n’a pas eu peur, en l’associant à l’image, de faire en plus référence à la souplesse du poignet qui amène le verre de bière aux lèvres du consommateur. Par ailleurs, cette phrase fait référence au slogan « préventif » de l’industrie brassicole (« Une bière brassée avec savoir se déguste avec sagesse ») . Il est alors assez cocasse de remarquer que ce slogan est détourné pour faire l’éloge de la consommation d’alcool en remplaçant « sagesse » par « souplesse ». Il trouve parfaitement sa place dans ce reportage, qui ne porte clairement pas sur la prévention, ni même la modération, mais bel et bien sur la mise en valeur de la bière (à travers les brasseries) !

Enfin, cerise sur le gâteau, la séquence finale du reportage montre quatre adultes joviaux qui trinquent accompagnés du commentaire : « Au pays de la bière , il est finalement assez facile de mettre tout le monde d’accord ! ». Remettons cette phrase dans le contexte du 25 avril 2010 : c’est la crise politique et institutionnelle en Belgique, le gouvernement vient de démissionner et le conflit communautaire autour de BHV fait rage. En plus d’associer la Belgique à la bière, le message implicite pourrait être : si nous nous réunissions tous autour d’un (ou plusieurs) verre(s) de bière, nos problèmes seraient vite résolus ! Le consensus, c’est boire de la bière !

En regard de l’analyse que nous venons de faire, il apparaît que le principal discours qui est offert aux téléspectateurs dans ce reportage est un discours publicitaire qui se forge autour des traditions et du patrimoine belgo-brassicole.

Le double discours et l’effet de contiguïté

Nous allons maintenant analyser l’effet de contiguïté des deux reportages. Il est intéressant de comparer les registres lexicaux (inquiétude vs tradition), ainsi que les tons employés (grave vs jovial) pour chacun des sujets traités. Cela apparaît clairement lors de l’introduction de chacun des reportages par la présentatrice : dans le premier cas, elle annonce « On revient sur terre avec ce constat inquiétant observé par le CRIOC : deux tiers des jeunes de 10 à 17 ans ont déjà bu de l’alcool ». Par contre, pour le second reportage, elle dit  « La bière, mise à l’honneur ce week-end, est donc à boire avec modération. Au total, 24 brasseries ouvraient leurs portes au public. L’occasion de découvrir un savoir-faire ancestral. » Nous pouvons ainsi observer un double discours qui n’est pas nouveau : « regardez nos jeunes et leur mauvaise consommation (excessive) ! Mais qu’on ne touche pas à nos bonnes vieilles traditions (bibitives) ! ». Il y a en effet une sorte de schizophrénie dans le discours médiatique. Ce JT la révèle d’autant mieux que les deux types de discours ont étés directement accolés l’un à l’autre.

L’introduction au second reportage est révélatrice de l’ambivalence du discours de la chaîne. Au préalable, on nous a inquiété avec la consommation d’alcool chez les jeunes. Et directement après, on nous dit que la bière « fait la fierté des Belges » et que RTL « incite les Belges à mieux connaître [ces] produits ». L’ambivalence se situe alors dans le fait qu’on ne nous dit pas que les jeunes peuvent aussi boire avec modération. Eux, dès qu’ils boivent, c’est inquiétant !

Chacun des reportages du JT dure 2 minutes. Il n’y en a donc pas un qui prime sur l’autre. Cependant, l’ordre d’apparition des reportages qui a été choisi par RTL-TVI n’est pas sans influence sur la réception du message : on commence par nous inquiéter pour ensuite nous détendre car cela « ne nous concerne pas » (mais bien les jeunes). Dans le premier reportage, les journalistes ont l’air de déplorer la consommation d’alcool chez les jeunes à propos desquels ils construisent un discours inquiétant, à grand renfort de chiffres « alarmants ». Parallèlement à ce discours, RTL-TVI offre aux téléspectateurs adultes un message essentiellement publicitaire et normatif qui vante cet alcool en question… L’objectif de cette succession ne serait-il pas que le second reportage annule les effets indésirables du premier reportage pour le lobby des producteurs d’alcool ? Cette hypothèse est renforcée par le fait que RTL attende le dimanche soir (et la fin des journées portes ouvertes dans les brasseries) pour diffuser le reportage sur les jeunes filmé dès le vendredi.