« L’alcool nuit à la santé », une réalité qui ne devrait pas diviser

« L’alcool nuit à la santé » : tel est le slogan qui devrait bientôt figurer sur les publicités promouvant des boissons alcoolisées, selon l’accord de gouvernement fédéral. Cette future réglementation suscite un tollé chez les brasseurs belges, qui ont publié une lettre ouverte dénonçant la façon dont le fédéral mène sa lutte contre la consommation d’alcool. Une sortie politique qui nie une réalité scientifique. Décryptage.

La mention « l’alcool nuit à la santé » devra bientôt figurer sur les publicités promouvant l’alcool (crédit : shutterstock)

Le 27 mars dernier, le Conseil des ministres, sur proposition du ministre de la Santé Frank Vandenbroucke, s’accordait à durcir les règles de publicité et de distribution des boissons alcoolisées. L’objectif ? Un encadrement plus strict et une démarche d’information auprès des jeunes et des adultes quant au caractère nocif de l’alcool. Ce projet d’arrêté royal est actuellement notifié aux États membres de l’Union européenne, qui ont jusqu’au 30 septembre pour l’étudier. Outre l’interdiction de diffuser de la publicité dans les médias (télévision, réseaux sociaux) dont l’audience est composée d’au moins 30 % de mineurs, et l’interdiction d’offrir gratuitement des boissons alcoolisées, tout support publicitaire devra arborer le slogan suivant : « l’alcool nuit à la santé ». Une obligation qui ne fait pas l’unanimité.

Fin août, la Fédération des brasseurs belges (Belgian Brewers) a réagi à ces mesures par une lettre ouverte, parue dans plusieurs journaux. Elle a été signée par plusieurs acteur·trices du secteur de la brassicole, de l’Horeca et des personnalités politiques. Leurs arguments à l’encontre du texte – en particulier du nouveau slogan – invoquent le caractère culturel et identitaire de la bière pour le peuple belge. Ils tiennent également à assurer leur position contre les abus d’alcool, tout en invoquant une consommation responsable qu’il ne faudrait pas confondre avec une consommation abusive.

L’alcool est une drogue

Selon un communiqué de l’Organisation Mondiale de la Santé publié en 2023, aucun niveau de consommation d’alcool n’est sans danger pour la santé. Il n’existe, par ailleurs, aucune preuve scientifique démontrant qu’en dessous d’un certain niveau, la consommation d’alcool n’induit aucun risque. Pourtant, la phrase « l’alcool nuit à la santé » initiée par cet arrêté royal fait débat. Infor Drogues & Addictions s’est donc intéressée aux raisons d’une telle réticence de la part des Belgian Brewers.

Pour cela, il faut d’abord revenir à notre définition des drogues, à savoir toute substance, naturelle ou synthétique, qui a un effet modificateur sur l’état de conscience, et/ou la perception, et/ou l’activité mentale. L’alcool est une substance psychoactive, agissant directement sur le cerveau et le système nerveux. Il entraîne toute une série de risques selon le contexte, la quantité et la fréquence de consommation : dépendance physique et psychologique, hypertension artérielle, maladies du foie (cirrhose), troubles de mémoires, accidents de la route en cas de conduite sous influence et même dans certains cas, la contraction d’un cancer. L’alcool est donc une drogue. Cependant, il est rarement perçu comme tel.

Et pour cause : l’alcool est légal. Ni la « loi drogues » de 1921, ni les différents arrêtés royaux et circulaires mis en place pour réglementer les usages de drogues ne mentionnent l’alcool comme substance psychotrope. Il est alors disponible très facilement et présent à tant d’événements qu’il en est devenu banalisé. Boire de l’alcool, c’est participer à un moment convivial et festif. En Belgique, l’alcool – surtout la bière – est même associé à une identité culturelle, défendue dans la lettre de la Fédération des brasseurs belges. Le directeur d’Univers Santé et alcoologue à l’UCLouvain Martin de Duve pointe cela du doigt dans les colonnes du Soir, en rappelant que notre pays est « à la traîne » en termes de réglementation sur l’alcool.

En effet, depuis 2018, l’Irlande prévoit par exemple l’instauration d’un nouvel étiquetage des boissons alcoolisées annonçant clairement le lien entre alcool et risques sanitaires. Le but du slogan proposé par le Conseil des ministres belges n’est en aucun cas de prohiber l’alcool, mais simplement d’informer les consommateur·trices de manière juste et éclairée.

Une lutte politique qui ne fait que commencer

VINCENT LORANT PROFESSEUR EN POLITIQUE DE SANTE

Un lobby de l’alcool très influent en Belgique

Pourquoi nier la réalité scientifique ? C’est que le prisme de la santé n’en est pas un pour les brasseurs. La Fédération représente et défend les intérêts d’une industrie pour laquelle la logique commerciale et économique prévaut. En expliquant que l’alcool nuit à la santé, les entreprises brassicoles et de l’Horeca s’inquiètent de voir leur clientèle, les consommateur·trices de bière, diminuer, et perdre en profit. Le directeur des Belgian Brewers, Krishan Maudgal, a même défendu auprès de Belga que le secteur qu’il représente pèse près de 7.000 emplois directs, que quelque 400 brasseries sont actives en Belgique et ont investi l’an dernier 213 millions d’euros. L’inquiétude est fondée puisque la consommation d’alcool a baissé ces dernières années dans le pays. Selon les chiffres de Sciensano (l’institut national de santé publique), la consommation moyenne de boissons alcoolisées a diminué de 193 ml/jour à 144 ml/jour entre 2014 et 2023. Sur la même période, la proportion de personnes ne buvant jamais d’alcool a augmenté de 15 % à 19 %.

La campagne médiatique des Belgian Brewers constitue un acte de lobby, qui n’est d’ailleurs pas sans résultat puisque les chefs de groupe à la Chambre, Axel Ronse (N-VA) et Benoît Piedboeuf (MR), ou encore le président d’Anders (ancien Open Vld) Frédéric De Gucht, ont notamment signé la lettre. D’après Vincent Lorant, professeur de politique de santé à l’UCLouvain « c’est une lutte politique qui ne fait que commencer, menée par un lobby qui est très important en Belgique. Les brasseurs craignent que cette mesure en amène d’autres, comme avec le tabac ». Dans une enquête publiée en 2025, le journal De Tijd avait effectivement révélé la forte influence du lobby de l’alcool sur la politique de santé belge. Ce dernier exercerait une pression systématique sur les ministres et leurs cabinets, parvenant ainsi à édulcorer les mesures envisagées.

Une contre communication bien rodée

Dans son discours, la Fédération des brasseurs belges s’attaque d’ailleurs uniquement au slogan « l’alcool nuit à la santé ». Les autres mesures inscrites dans l’arrêté ne sont même pas évoquées puisqu’elles concernent des aspects (l’alcool est dangereux pour les personnes mineures et l’abus d’alcool est dangereux) déjà bien intégrés dans le conscient collectif et donc bien plus difficile à défendre pour le lobby de la bière. « Ils s’attaquent à une mesure qui apparaisse critiquable », appuie le professeur de santé publique, qui juge leur « stratégie de contre communication maline ». En utilisant l’image d’un groupe d’ami·es rassemblé·es joyeusement autour d’une bière, la Fédération « construit un homme de paille (en rhétorique, un sophisme qui consiste à déformer la position d’un adversaire en lui attribuant un argument facilement réfutable ndlr) contre les bons moments passés ensemble et place ainsi le ministre de la santé en ennemi des moments conviviaux, développe le louvaniste. Ils suggèrent ainsi que les bons moments ensemble impliquent nécessairement de l’alcool », or il est important de ne pas faire l’amalgame entre consommation d’alcool et convivialité.

En choisissant d’avertir uniquement sur l’abus d’alcool, les Brasseurs belges joue sur la notion d’addiction pour installer dans les esprits des décideurs politiques et de la population que le produit n’est pas toxique en lui-même, mais que son excès oui. Les débits et producteurs de boissons alcoolisées se dédouanent ainsi de leur responsabilité pour la placer sur l’individu qui consomme. Ce procédé rhétorique est développé depuis les années 1990 par le lobby de l’alcool, ont démontré plusieurs travaux universitaires.

Lire aussi : Alcool, politique et désinformation

« L’alcool nuit à la santé » : un message de prévention efficace ?

Au delà de l’enjeu politique, si l’on se place du côté de la santé publique, qui a pour objectif de réduire la consommation d’alcool au sein de la population, est-il efficace de marteler le fait que l’alcool nuit à la santé ? « Au sujet de l’alcool, on n’a pas encore beaucoup de recul en Belgique, mais l’exemple avec le tabac a démontré que oui, assure Vincent Lorant. Les avertissements ont des effets cognitifs notoires sur l’intention de s’arrêter. Par contre, les effets sur la cessation de la consommation à long terme sont efficaces seulement si le message d’avertissement est combiné avec d’autres mesures, comme l’interdiction de la publicité, l’augmentation des prix… »

Selon les Brasseurs belges, le slogan « créé de la culpabilité et ne protège personne. Il stigmatise celles et ceux qui souhaitent profiter ensemble d’un bon moment ». L’argument est tout à fait recevable en prévention : pointer du doigt une personne pour sa consommation d’alcool ou de tout autre produit peut en effet être contre-productif, si l’objectif est de diminuer cette consommation. En revanche, être transparent sur les effets réels d’un produit c’est aussi placer le·a consommateur·trice en sujet et le·a laisser libre et autonome de son choix de consommer ou non. « Il n’y a aucune raison de trouver le message culpabilisant, appuie le professeur. Cette information vise à modifier les normes sociales dans le temps. Si l’on veut modifier les comportements, ici réduire la consommation de boissons alcoolisées, il faut d’abord modifier les normes sociales. »

Lire aussi : Foot et bière, potes inséparables ! Vraiment ?