Entretien avec Metzineres, un modèle alternatif de réduction des risques

Dans le cadre de la campagne Support Don’t Punish, Infor Drogues & Addictions vous propose de découvrir les paroles inspirantes de l’anthropologue sociale et criminologue Aura Roig Forteza à propos de Metzineres.

Metzineres est une coopérative sans but lucratif basée à Barcelone, dans le quartier El Raval. Elle propose des environnements sûrs pour femmes et personnes non-binaires qui ont vécu des violences, notamment des violences liées à la guerre contre les drogues[1]

Ces paroles ont été récoltées lors d’un entretien en visio-conférence organisé par Infor Drogues & Addictions en avril 2026. L’objectif ? Mieux comprendre les leviers institutionnels permettant à des alternatives à la répression de voir le jour, ainsi que des défis rencontrés par ces alternatives et les moyens mobilisés pour y faire face. Cet article a pour but de mettre en lumière ce que cet entretien a apporté à notre institution, en retranscrivant les mots d’Aura Roig Forteza.

Qu’est-ce qui vous a permis de sortir des sentiers battus ? Qu’est-ce qui vous a aidée ou soutenue dans cette démarche ?

Metzineres est fortement lié à mon parcours personnel, notamment à mon travail dans une salle de consommation supervisée ici à Barcelone. J’ai écrit ma thèse sur les femmes qui consomment de l’héroïne de manière non problématique, ce qui a évidemment ouvert une perspective totalement nouvelle sur tout ce qu’on nous a dit à propos de l’héroïne. Parallèlement, je faisais mon master en criminologie et études socio-juridiques, où j’ai développé un vif intérêt pour la question des drogues. Plus spécifiquement, lesquelles sont acceptées, pourquoi, et comment, en fin de compte, les politiques en matière de drogues servent de prétexte au contrôle des frontières, des biens et des personnes.

Ce cadre théorique m’a permis, lorsque j’ai commencé à travailler dans le domaine de l’accompagnement des personnes, de constater quelque chose qui me paraissait incohérent : cette approche très paternaliste, très individualiste, même à travers les ressources de réduction des risques elles-mêmes. La réduction des risques était encore fort liée à l’idée d’abstinence.

La réduction des risques, c’est plutôt ce qui nous permet d’entretenir une relation saine avec les drogues, en plus de la démarche collective, de l’entraide et de bien d’autres aspects. En travaillant au Canada, j’ai par exemple découvert la stratégie « Housing First » qui place véritablement les personnes au centre, leur permettant de faire ce dont elles ont besoin sans que leur logement ne soit soumis à des restrictions. Une perspective qui affirme que la consommation de drogues ne doit pas être un obstacle à l’accès à d’autres services.

Je me suis questionnée sur ce concept de réintégration qu’on nous impose. Certaines personnes sont touchées par de multiples situations de vulnérabilité et de violence – qu’il s’agisse de problèmes de santé mentale, de violences sexistes, etc. Ces personnes ne trouvent pas leur place. Alors, que leur demandons-nous ? Qu’elles retournent dans ces communautés qui les ont exclues à l’époque. Se réinsérer et s’intégrer suppose qu’on était déjà intégré avant, ce qui n’est pas le cas.

Je pense qu’à partir des marges, une autre communauté se construit pour ces personnes et qu’il est intéressant de réfléchir à comment elle se construit. Il s’agit, pour ces personnes de donner de la place et de la valeur à leurs connaissances, à leur communauté. C’est donc dans cette perspective plus collective que je suis arrivée à Barcelone et que j’ai pu commencer à proposer des bonnes pratiques, de ce que j’avais vu faire.

Nous avons commencé par nous réunir tous les mardis, et ce qui m’a aidée à sortir des sentiers battus, ce sont les femmes elles-mêmes. Alors, ce qui émerge, le dénominateur commun entre nous toutes, c’est un manque d’amour, un manque de lien social, et surtout, de ne pas avoir un lieu d’appartenance, une communauté reconnue. À partir de ce constat, plutôt que de l’espace conçu pour la question de la drogue tel qu’imaginé par les autorités, nous avons opté pour un espace conçu pour créer notre propre communauté. Les femmes sont donc impliquées dans la conception, la mise en œuvre, le suivi et l’évaluation du projet. Elles font partie de nos équipes, participent concrètement à la conception du projet.

Au sein de notre espace à Raval, nous avons des douches, des lits, une terrasse, des espaces pour les repas, … Elles peuvent y consommer toutes sortes de substances, et nous essayons toujours d’organiser des choses : ateliers, sorties, manifestations, fêtes de quartier, repas avec le voisinage…

Plutôt que de l’espace conçu pour la question des drogues tel qu’imaginé par les autorités,
nous avons opté pour un espace conçu pour créer notre propre communauté.

Aura Roig Forteza

Concrètement, comment gérez-vous les conflits ?

Dans l’empathie et la compréhension. On essaie de se demander : « Bon sang, qu’est-ce qui lui est arrivé hier soir pour qu’elle nous traite comme ça ? Ou qu’est-ce qui lui arrive aujourd’hui pour qu’elle souffre autant et ne puisse l’exprimer que par une telle colère ? »

Cela nous amène à ne pas penser à la punition, mais plutôt à la façon dont nous gérons l’espace les jours où elle ne peut pas le supporter. Les personnes qui viennent travailler chez Metzineres savent très bien que les sanctions[2] ne sont pas une option.

Par ailleurs, il n’y a pas de chef chez Metzineres. On est plutôt dans un système fluide, où nous avons davantage de « techniciennes communautaires », qu’on appelle généralement des pairs aidants. Nous voulons montrer la valeur du savoir expérientiel et des connaissances sur leur propre communauté. Les techniciennes communautaires font partie de l’équipe de direction et participent à toutes les formations d’équipe. Plutôt que de leur demander de faire quelque chose qu’elles ne savent pas faire, on cherche à développer leurs compétences. De façon plus concrète, certaines techniciennes communautaires accompagnent leurs camarades dans la rue et prennent soin d’elles. D’autres, par exemple, sont beaucoup plus impliquées dans le travail d’équipe, car elles connaissent le terrain comme leur poche : elles savent comment s’y rendre, comment entrer en contact, etc.

Comment gérez-vous la question des femmes enceintes consommatrices ?

Nous nous l’approprions et nous y travaillons collectivement. Nous avons pu parler de la grossesse, l’expliquer et leur donner des outils pour comprendre comment tout ce discours hostile aux femmes enceintes s’est construit. Nous travaillons beaucoup sur la stigmatisation et l’auto-stigmatisation ; nous commençons donc par y travailler, puis nous faisons le lien avec d’autres types de travail.

Le même travail que nous devons mener avec le reste de la société, il faut parfois le faire au sein même de Metzineres. Si nous constatons des situations de discrimination au sein de services externes, nous les leur signalons directement. Enfin, nous accompagnons les femmes dans leur gestion de la frustration et leur disons : « Ici, vous êtes en sécurité. »

Soudain, ne plus se retrouver seules et savoir qu’il y a derrière elles une équipe de je ne sais combien de personnes, et un tas d’amies, etc., cela a beaucoup changé leur façon d’aborder les consultations et les enjeux de pouvoir, oui.

Le plus grand défi actuel de Metzineres, ultérieur à l’entretien, consiste à se battre pour maintenir leur local et leur projet. Si vous désirez soutenir leur pétition en cliquant sur ce lien. Merci à Aura Roig Forteza pour cet entretien passionnant et instructif. Si vous désirez lire l’entretien complet, écrivez à l’adresse communication@infordrogues.be.


[1] https://metzineres.org/en/.

[2] Le terme sanction, en espagnol, fait aussi référence à une amende. Les connotations en français et en espagnol ne sont pas tout à fait identiques. ne sont pas une option. Vous êtes donc obligée de chercher d’autres solutions. Si votre suggestion, c’est d’expulser les femmes, ce n’est pas votre lieu de travail.