Pourquoi considérer le genre dans le secteur des assuétudes ?

Depuis 1977, la journée internationale des droits des femmes est célébrée à travers l’Occident. Le 8 mars est devenu une date symbolique auprès des mouvements féministes luttant depuis des siècles pour l’égalité. Il s’agit d’une occasion de nous rappeler chaque année que les droits des femmes ont été obtenus grâce à des mobilisations collectives. Encore aujourd’hui, ces dernières se révèlent nécessaires. Sans une véritable volonté de comprendre les enjeux qu’elles soulèvent, les droits des femmes risquent de reculer face aux montées de politiques répressives.

Le secteur de la santé n’est pas exempt d’enjeux genrés. Au contraire, beaucoup d’inégalités et de discriminations s’y jouent. C’est pourquoi Infor Drogues & Addictions est concernée par cette journée du 8 mars, au même titre que le secteur des assuétudes et le secteur sanitaire dans sa globalité.

Avant de nous pencher sur la pertinence d’une approche genrée dans notre secteur, il est important de définir ce qu’on entend par « genre ». En 2011, la Convention d’Istanbul établie par le Conseil de l’Europe désigne le genre comme « les rôles, comportements, activités et attributs socialement construits qu’une société donnée considère comme appropriés pour les femmes et les hommes »[1]. Le genre est donc construit selon des critères sociétaux, définissant, sur base de stéréotypes, ce qui est masculin et ce qui est féminin. Ces stéréotypes mènent à des violences (harcèlement de rue, agressions sexuelles, …), des discriminations (maternité, homophobie, …) et des inégalités structurelles. Quant à l’utilisation du mot « femme », il désigne, dans cet article, toute personne s’identifiant comme telle.

Il n’y a que les hommes qui consomment ?

De nombreuses études semblent confirmer ce propos : près de ¾ de la patientèle des programmes de traitement en Union Européenne sont des hommes, plus d’hommes ont testé des produits illicites dans leur vie, … [2] Malgré ces constations, des enquêtes récentes ont révélé que l’écart statistique entre les femmes et les hommes par rapport à l’usage de drogues diminue [3]. Ce qu’il faut retenir, ce ne sont pas tant les chiffres, mais bien la façon dont ces études sanitaires sont menées via des biais de genre. Les soins de santé sont effectivement majoritairement façonnés sur des standards masculins. Cela entraîne une invisibilisation des réalités sociales des femmes usagères ou ex-usagères, ainsi que des minorités de genre.

Ce manque de prise en compte des consommations des femmes ne vient pas de nulle part. Les constructions sociales de masculinités et de féminités dirigent les perceptions que nous avons sur les vécus de chacun·e. Les hommes sont éduqués à correspondre à un certain modèle de virilité. Celui-ci est basé sur la force physique et la prise de risque, ce qui explique leur surreprésentation en termes d’accidents grave liés aux consommations de drogues. À l’opposé, les femmes vont être encouragées à garder un certain contrôle et à faire davantage attention au regard des autres. Leurs consommations tendront à être moins déclarées, à cause d’un moule dans lequel elles sont censées se fondre.

Stigmatisations & Accessibilité

Malheureusement, les usagères sont victimes de nombreuses représentations sociales stigmatisantes. Prendre des drogues quand on est une femme amène un lot de préjugés. Prenons l’exemple de la maternité : les femmes qui sont mères ont généralement plus de mal à parler de leurs usages. Pourquoi ? Parce que consommer des substances illicites signifie, selon les normes genrées explicitées plus haut, faillir à son rôle de mère. Par peur de jugements des professionnel·les de la santé ou encore de voir leurs enfants retirés de leur garde, elles sont nombreuses à se taire. Beaucoup de femmes précarisées issues de l’immigration ont d’ailleurs peur d’être poursuivies pour mise en danger de leurs enfants. Enfin, une proposition de loi sur la protection prénatale en Belgique a récemment suggéré une politique punitive pour les femmes usagères et enceintes. Parfois, le phénomène de stigmatisation provient des usagères elles-mêmes, se mettant des barrières en prévention pour éviter rejets et représailles. La honte est alors un facteur important.

En plus des stigmatisations, il faut bien entendu se rendre compte qu’il existe plusieurs barrières structurelles, notamment économiques, géographiques ou encore linguistiques. Certaines femmes se retrouvent dans l’incapacité de demander de l’aide à cause du coût des accompagnements, de non-maîtrise de la langue ou d’un manque de motorisation pour se déplacer jusqu’à un centre. Il est essentiel de mettre en place des solutions pour réduire au maximum les problèmes d’accessibilité du secteur socio-sanitaire et des assuétudes. Pour cela, il est déjà important de reconnaître que ces problématiques existent.

Pour une approche intersectionnelle

On retrouve très peu d’études sur d’autres identités de genre. Tout comme les expériences des usagères femmes, celles des minorités de genre (personnes trans,
non-binaires, intersexes) sont peu visibilisées. Il en résulte que très peu de programmes sanitaires sont formés à la prise en charge de ces personnes. Ainsi, le problème d’accessibilité est le même, si ce n’est d’autant plus ardu.

Une approche non seulement genrée mais également intersectionnelle est alors primordiale. L’intersectionnalité permet la mise en avant des différences de vécus. Compte tenu du fait que les femmes ne constituent pas un groupe de population uniforme, il est nécessaire que des services puissent prendre en compte ces différentes réalités
et donc ces différents besoins.

Pour toutes ces raisons, une approche genrée des assuétudes est nécessaire. La prévention des usages de drogues ainsi que la prise en charge des femmes et des minorités de genre n’en sera qu’améliorée, ce qui constitue un pas énorme pour l’avancement vers une société plus égalitaire.

Si vous souhaitez observer comment concrètement améliorer l’accueil et l’accompagnement des femmes et des minorités de genre, le GT Genre de la féda met à disposition des documents et ressources très complets.


[1] Convention d’Istanbul, 2011, article 3c

[2] « Femmes et drogues : réponses sanitaires et sociales », European Union Drugs Agency (2023)

[3] « Femmes*, genre et assuétudes : synthèse des constats de terrain et recommandations de la féda bxl », Féda (2023)