5 idées reçues sur la prohibition, le point de vue de la Liaison Antiprohibitionniste

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Flavia Purdela est coordinatrice de la Liaison Antiprohibitionniste, une association qui lutte pour une politique plus juste en matière de drogues. À l’occasion de l’anniversaire de la Loi du 24 février 1921, qui régit le trafic de stupéfiants en Belgique depuis plus d’un siècle, elle s’est penchée avec nous sur cinq idées reçues quant à la prohibition des drogues.

Depuis 1989, date de sa création, la Liaison Antiprohibitionniste est convaincue de l’inefficacité de la prohibition dans sa forme actuelle, que ce soit dans ses capacités à réduire le trafic, la criminalité ou les risques liés à l’usage de drogues. Elle promeut donc des alternatives au modèle en vigueur et œuvre à ouvrir un débat critique sur ces questions.

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La prohibition empêche la consommation de drogues ?

De tout temps dans l’histoire des sociétés humaines, il y a toujours eu des consommations de produits stupéfiants. Selon les époques et les tendances, la consommation de certains produits a baissé ou augmenté, mais sans que la législation qui encadre ceux-ci n’ait évolué.

En Belgique, le tableau de bord de l’usage de drogues et ses conséquences socio-sanitaires en Wallonie et à Bruxelles d’Eurotox montre que les consommations de cocaïne et de cannabis sont en hausse ces dernières années, alors que leur législation n’a pas changé. Et à l’inverse, les consommations d’alcool et de tabac sont plutôt en baisse alors qu’il s’agit de produits tout à fait légaux.

Autre exemple parlant, la France, l’un des pays les plus répressifs en matière de cannabis en Europe, en est aussi l’un des plus gros consommateurs sur le continent, comme le constate notamment le Centre européen des drogues et des addictions (EUDA).

En vérité, les taux de consommation les plus forts se retrouvent dans les pays qui interdisent fortement la consommation, ou en tout cas qui mettent en place un paradigme prohibitionniste, nous dit Flavia Purdela.

La prohibition empêche le trafic ?

Les multiples faits divers concernant le trafic de drogues n’auront échappé à personne tant ils animent l’actualité en Belgique et ailleurs. Le marché des drogues illégales est bien portant et rien ne semble démontrer que les politiques prohibitionnistes permettent de réduire le trafic. La prohibition échoue aussi sur ce point, affirme Flavia Purdela.

Par contre, précise-t-elle, une des conséquences de la Loi de 1921 est qu’en Belgique, on se retrouve dans une situation de surpopulation carcérale. Le milieu carcéral autant que le secteur des addictions ont tiré la sonnette d’alarme à de nombreuses reprises : la surpopulation des prisons belges inquiète et un détenu sur deux est incarcéré pour des faits directement ou indirectement liés aux drogues, rapporte notamment Eurotox.

La loi protège la population ?

Aux yeux de la Liaison Antiprohibitionniste, c’est tout le contraire : la loi participe plutôt à générer des problèmes de santé publique. Dans un contexte prohibitionniste, il est difficile de donner des informations claires, objectives et éclairées sur les différents produits. La loi empêche en réalité les personnes usagères d’obtenir des informations vérifiées sur les produits et les pousse à consommer dans l’illégalité et la clandestinité.

En ne considérant les consommateurs·rices que comme des criminels·les ou des malades, la législation refuse de reconnaître la réalité de ces personnes. Or, réguler le marché, ce serait aussi garantir un produit plus sûr, autoriser l’information aux personnes qui consomment et leur permettre de se procurer le produit dans un lieu plus encadré.

La Liaison Antiprohibitionniste constate qu’en Belgique, le budget en matière de politique des drogues se concentre à 39% sur la sécurité et à 59% sur l’assistance (soins). Par contre, à peine 1% est dédié à la RDR et à la prévention. Ce que la Liaison promeut, c’est d’inverser ce graphique pour apporter une vraie aide à la population, une politique de santé publique plus efficace. L’ASBL constate d’ailleurs que ce changement de paradigme s’est fait dans d’autres pays européens avec des résultats encourageants (article publié dans la Revue Politique).

Légaliser, ça va inciter les gens à consommer ?

Pour Flavia Purdela, il y a là, en vérité, une confusion sur ce qu’on entend par « légaliser ». Ce que promeut la Liaison et ce qui a démontré une certaine efficacité dans d’autres pays, c’est une régulation des drogues tout en instaurant des balises.

Elle prend pour exemple la légalisation du cannabis au Canada. Des disparités fortes ont été remarquées selon les différents États. En Ontario et en Colombie-Britannique, la légalisation a été peu balisée et de nombreuses publicités ont émergé pour faire la promotion du cannabis. Et la consommation a augmenté dans ces deux États. Par contre, au Québec, la publicité a été encadrée et limitée, la légalisation a bien été balisée, et là, la consommation n’a pas du tout atteint des niveaux similaires. En fait, ce qui participe à augmenter la consommation, c’est surtout l’incitation via le marketing.

Légaliser, c’est mettre de la drogue au supermarché ?

De nouveau, il s’agit d’une confusion sur le terme « légaliser ». Ce que la Liaison Antiprohibitionniste promeut, ce n’est pas une légalisation absolue et non réfléchie sans la moindre balise. Ce qu’elle propose, c’est une régulation légale. C’est-à-dire autoriser la production, l’acheminement, la vente et la consommation des produits, mais pas dans un marché libre. Son idée est de décriminaliser tout le système de production et les personnes consommatrices, mais tout en définissant les lieux de vente, les lieux de consommation ou encore les seuils de quantité autorisés. Il est important de bien définir à quel type de public on s’adresse et pour quel type de consommation, affirme Flavia Purdela.

Ensuite, la Liaison recommande de bien encadrer la publicité à propos des produits pour éviter toute incitation publique. Et ceci autant pour les produits actuellement illégaux que pour les produits légaux comme l’alcool, dont la publicité est (trop) peu encadrée.

Enfin, pour que tout ceci fonctionne, il est aussi important que la démarche s’intègre dans une politique sociale. La Liaison Antiprohibitionniste souhaite que le travail se fasse aussi en amont sur les raisons qui poussent les personnes à consommer. Pourquoi ont-elles besoin de ces produits ? Quels sont les problèmes auxquels elles sont confrontées ? Il ne suffit pas, par exemple, de fournir un produit vérifié et régulé aux personnes sans abri, il faut aussi travailler les politiques sociales, les politiques de logement, les politiques de santé publique, etc. Tout ceci ne peut être dissocié d’une démarche antiprohibitionniste.

Flavia Purdela conclut : il ne faut pas seulement réfléchir à la (dé)criminalisation des produits, mais aussi à la (dé)criminalisation de la pauvreté. Il est nécessaire d’investir davantage dans les politiques sociales et de santé, d’offrir la possibilité aux personnes d’avoir un accès au logement, au marché de l’emploi, etc. Et donc vraiment repenser tous ces points de manière globale.

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